Steve Jobs, le narcissisme et la réussite

Découvrez comment la personnalité particulière de Steve Jobs, instable et marquée de forts traits narcissiques, a contribué à sa réussite professionnelle et comprenez le processus pour l’appliquer avec profit dans votre vie en en évitant les excès.

 

steve jobs

En lisant la biographie de Steve Jobs, je me suis rendu compte à quel point le département marketing d’Apple avait fait du bon boulot toutes ces années en appuyant sur le côté rebelle-convivial. En effet, j’étais persuadé que son fondateur était un type sympa. Or, force est de constater que ceux qui l’ont connu le dépeignent plutôt comme un génie charismatique, certes, mais également – passez-moi ce terme de haute psychologie – un sacré connard.

 

 

Steve Jobs narcissique ?

 

Alors bien sûr, une biographie ne se prête pas à une véritable expertise psychopathologique. Elle permet néanmoins d’avancer quelques idées intéressantes, elles-même explicitées par l’une de ses ex interrogée par le biographe. Au fil des pages on remarque en effet chez Steve Jobs plusieurs caractéristiques de personnalité qui interpellent, particulièrement quand on les met en relation avec le fait qu’il a été adopté suite à un abandon parental :

 

- Une très haute vision de lui-même

- Un manque d’empathie, y compris envers ses amis

- La croyance qu’il peut tout se permettre et mérite un traitement spécial (y compris face à la loi)

- Une tendance à manipuler autrui à son profit

- Des attitudes excessivement hautaines et méprisantes

 

Mais également :

- Un tempérament très colérique, voire tyrannique pouvant s’effondrer brutalement en pleurs

- Un découpage binaire de son environnement social : il y a les génies d’un côté et les nuls de l’autre

 

Les cinq premiers points permettent à eux seuls de remplir les critères psychiatriques de la personnalité narcissique [1], c’est à dire un rapport à soi bouffi de sa propre importance se doublant d’un mépris corrélatif pour autrui.

 

Les deux suivants sont également très intéressants car ils sont parfaitement compatibles avec ce que les psychopathologues appellent une structure de personnalité de type limite, dont fait partie la personnalité narcissique.

 

 

Rapport à soi-même et à autrui dans la personnalité narcissique

 

L’angoisse précoce d’abandon

 

Laissez-moi vous expliquer (en très gros) comment ça se passe.

Quand l’individu est encore bébé, il est confronté à une difficulté du fait que parfois sa mère est là, et c’est le bonheur, mais que parfois elle est absente et c’est l’horreur. Quand la souffrance de cette séparation n’est pas trop intense, que le climat de la famille est bon, le bébé finit par intégrer que sa mère a en même temps un côté positif (qui apporte la satisfaction) et un côté négatif (qui apporte la frustration et le sentiment d’abandon). Les deux aspects coexistent dans la même personne, et il en est de même pour tous les gens qui l’entourent. Les gens ne sont pas totalement l’un ou l’autre mais entre les deux, et cela varie en fonction des circonstances.

 

Cependant, si la souffrance est trop intense (traumatique), le bébé ne parvient pas à intégrer cela car c’est trop douloureux. Il reste donc sur l’idée qu’il y a une mère positive, parfaite et comblante, et une mère négative, frustrante et méchante. Ces deux aspects ne sont pas perçus comme coexistant dans la même personne et ce sera ainsi pour toutes les autres personnes. En conséquence l’enfant va osciller entre idéaliser complètement certaines personnes (qui seront vues comme totalement positives) et dévaloriser les autres (totalement négatifs). Il ne pourra pas comprendre que quelqu’un de bien puisse se révéler moins bien par moments. Et donc quand une personne était vue comme positive a un comportement qui ne cadre pas, elle passe directement de “tout positif” à “tout négatif”.

 

 

La stratégie narcissique

 

Ensuite, l’enfant va poursuivre sa quête du bonheur, laquelle sera très fortement marquée par les premières expériences d’abandon et la confrontation à ce “tout négatif” absolu.

Là les méthodes diffèrent. Certains développent une personnalité de type “dépendante”, qui vise à toujours se mettre sous la responsabilité d’autrui et à ne jamais rien faire par soi-même. Ainsi, on tente de ne jamais être seul car on contrôle autrui en se transformant en super-glue.

Les narcissiques, eux, se protègent du “tout négatif” grâce à leurs talents et prédispositions physiques ou intellectuels. Ils les utilisent pour augmenter la sensation de leur propre qualité et dévaloriser celle des autres. Ainsi, ils se gardent de l’angoisse d’abandon en minimisant le risque qu’autrui représente s’il part.

 

 

Coût de la stratégie narcissique

 

Le prix de cette stratégie est très élevé car :

- elle exige des efforts constants pour se valoriser et dévaloriser les autres

- elle condamne à la solitude puisque les proches tolérés sont des admirateurs vus comme méprisables et utilisés ou des amours marqués non d’une authentique rencontre avec l’autre mais peu ou prou d’un rapport de consommation

- elle induit des colères très fortes face à toute mise en cause de sa propre importance

- elle ne protège de la dépression que tant que la stratégie fonctionne. Si la réalité la rattrape, c’est la grande dégringolade psychique. On retrouve cela fréquemment en clinique chez les narcissiques physiques confrontés au vieillissement, et donc au flétrissement inéluctable de leur beauté.

 

 

Conséquences sur la performance individuelle

 

Néanmoins un narcissisme exacerbé, voire pathologique entraîne souvent des succès bien réels grâce à

- une confiance en soi et une surestimation de ses capacités à toute épreuve

- une activité souvent intense (hypomanie)

- une invulnérabilité aux échecs, vus comme la preuve que les autres sont des idiots et n’ont rien compris

- une cour d’admirateurs cherchant à plaire et qui, ainsi, par leur action continue visant à satisfaire des exigences tyranniques en tout tout ou rien, soutiennent une image de soi infatuée.

 

 

Comment s’en inspirer ?

 

Bien sûr, tout le monde n’est pas Steve Jobs, et heureusement d’ailleurs. Il n’en demeure que sa réussite nous permet de constater qu’une personnalité pathologique n’est pas nécessairement synonyme d’exclusion, de mauvaise insertion sociale ou d’absence de productivité et de gain pour la Société toute entière. Ceci est en soi une leçon d’importance. Mais si vous désirez quelque chose de plus applicable au quotidien, je vous propose ceci :

 

 

Cutivez le champ de distorsion de la réalité

 

Cette expression revient régulièrement dans l’ouvrage pour désigner comment, par sa force de conviction inébranlable, Steve Jobs parvient à motiver son équipe et la conduire à surmonter des défis apparemment insurmontables. Au niveau psychologiques, plusieurs phénomènes sont à l’oeuvre.

 

Tout d’abord celui de la croyance limitante. C’est la conviction que tout un chacun peut avoir que telle ou telle action est impossible, que cela ne donnera rien et qu’on ne peut pas changer ou obtenir quelque chose. Le problème de ce type de croyance (que nous avons tous), c’est qu’elle entraîne une autoconfirmation des hypothèses. Cette dernière, dont je parle souvent en ces pages, est une hypothèse fausse qui induit un comportement la rendant vraie.

Illustrons ceci : il est impossible d’obtenir cette promotion, c’est bouché (croyance limitante) donc c’est même pas la peine de la demander (comportement) et en conséquence je n’obtiens pas la promotion, ce qui me donne l’impression qu’effectivement il était impossible de l’avoir. La croyance limitante est renforcée par le comportement. Or, si ça se trouve, il était possible de l’obtenir, cette fichue promotion.

Steve Jobs est pour sa part tellement narcissique qu’il considère être capable d’un peu tout. C’est un trait qu’ont beaucoup de grands hommes de l’histoire. Pensez à De Gaulle et l’appel du 18 juin, par exemple.

 

Mise en évidence des croyances limitantes

 

Ce qu’il y a de très ennuyeux dans la croyance limitante c’est qu’il est difficile de la changer soi-même. Une intervention thérapeutique est souvent nécessaire. Par contre, ce qu’il y a de marrant, c’est que dans la plupart des cas, elles sont très faciles à repérer pour le professionnel. Pour vous y aider, voici une petite méthode très simple. Bien d’autres outils existent, plus chics et plus sophistiqués. C’est un peu le problème du blog : on est très limité dans ce que l’on peut proposer de réellement effectif. Mais avec ça, vous pourrez déjà bien avancer :

 

1) repérez vos inhibitions comportementales, c’est-à-dire toutes les fois où vous n’osez pas faire un truc ou bien que vous le procrastinez encore et encore.

2) argumentez pourquoi vous faites ainsi. Si vous tombez sur une belle logique bien évidente et bien claire, il y a toutes les chances qu’il y ait de la croyance limitante derrière. Prêtez particulièrement attention aux termes et expressions généraux de type “toujours”, “c’est évident”, “jamais”, “c’est clair que”… et à mon préféré : “j’ai déjà essayé, ça marche pas”.

3) Examinez les affirmations qui contiennent ces termes et prenez le rôle de l’avocat cherchant à démonter l’accusation en mettant en évidence les faits, rien que les faits.

4) voyez quelle émotion cet exercice vous procure ainsi que les pensées afférentes

 

Par exemple :

1) je ne demande pas de promotion, je n’ose pas le faire

2) “ça ne sert à rien, ils ne donnent jamais de promotion à quelqu’un entré dans la boîte il y a seulement un an. D’ailleurs j’en ai demandée une et ça n’a pas marché”.

3) en vérité, ce n’est pas qu’ils ne donnent pas de promotion aux personnes dernièrement arrivées. Vous connaissez le cas d’une seule personne qui n’a pas été retenue et personne ne vous permet de dire que c’est ce critère de récence qui fut déterminant. Et vous n’avez pas réellement demandé de promotion une fois. Vous en avez parlé à votre patron entre deux rendez-vous et il vous a répondu un peu vaguement qu’on verrait ça plus tard.

4) l’émotion qui vous vient est la peur et les pensées tournent autour de l’idée que votre patron vous refuse la promotion car “vous êtes nul”

 

Vous comprenez le principe ? Regardez les faits. Les termes généraux ne font que cacher des informations partielles que l’on cherche à confirmer au lieu d’infirmez, et voyez ce qu’il en sort au niveau émotionnel. Soyez honnête avec ce que vous ressentez.

 

Désarmez la croyance limitante

 

Ce petit exercice est simple sur le papier mais souvent coûteux psychologiquement car il permet de se rendre compte de croyances douloureuses relatives à soi, comme le fait d’avoir peur, de se trouver nul et de se croire toujours rejeté à cause de cela, etc. C’est une petite psychothérapie express.

 

Ce que vous devez faire ensuite c’est admettre que vous vous sentez mal, ou triste, ou nul, ou je ne sais quoi. Cela vous permettra d’identifier pourquoi vous avez un comportement de procrastination : c’est pour vous éviter qu’on vous confirme que cette croyance est juste. On ne demande pas de promotion de peur de se voir débouté, et donc d’avoir à penser à propos de soi “finalement j’avais raison, tout le monde me croit/sait que je suis nul”. Personne ne veut souffrir. Malheureusement, cela induit un cercle vicieux qui vous empêche d’agir et de vivre des événements qui infirment cette croyance. En voulant éviter qu’on nous confirme qu’on est nul, on perd la possibilité de réaliser que ce n’est pas le cas.

 

Cependant, une fois que vous pigez que vous procrastinez pour cela, vous pouvez faire preuve d’un peu de compassion pour vous. Parlez-vous avec bienveillance ou bien imaginez que vous êtes votre meilleur ami. “Bon

ok, tu as la trouille de demander une promotion. C’est pas génial mais c’est pas la mort non plus. Après tout, c’est vrai que tu n’as pas vécu que des trucs faciles et je comprends parfaitement que tu aies peur. J’aurais aussi peur à ta place, et ça me fait de la peine pour toi. Mais d’un autre côté, je sais aussi que si tu traverses des trucs négatifs, c’est que tu as les épaules pour cela, et moi j’ai confiance en toi. Et je suis là, près de toi, et une personne qui a peur qu’on la trouve nulle et qui pense l’être n’est pas indigne d’être aimé pour autant. Bien au contraire, dirais-je…”

Enfin bref, je pourrais vous en faire pendant des heures et sans doute ferai-je un podcast là-dessus. Soyez sincère, juste et aimant pour vous-même. cela vous dégagera de la force pour agir et passer au-dessus de votre inhibition comportementale. Et rappelez-vous que le but dans l’histoire c’est d’agir, et pas d’obtenir – ou pas – quelque chose. Si vous demandez une promotion et ne l’obtenez pas, vous avez quand même réussi. En cela, cela place la réussite dans vos mains et plus dans celles des autres.

 

 

[1] American Psychiatric Association. (2003). Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders. DSM-IV-TR. Washington DC.

 

Crédits photo : John_Tomko

  1. Auboulot 21 juillet 2012

    Tout simplement bravo…. Je comprend mieux certaines de mes masturbations cerebrales !
    Vive le monde de l action ‘)

    • Hervé Petit 3 septembre 2012

      Merci de ce commentaire. Et n’oubliez pas : action, oui, mais aussi acceptation parfois. C’est ce duo dynamique qui est la formule du bien-être psychologique.

  2. Geek attitude 6 août 2012

    Très bon article, je pensais pas que Steve Jobs était si complexe.

    • Hervé Petit 3 septembre 2012

      Merci de votre commentaire.
      Je ne peux que vous enjoindre à lire son intéressante biographie pour vous rendre compte de façon plus complète des différentes facettes du personnage.

  3. fr002_02@yahoo.com 2 février 2013

    Bonjour :-)

    C’est un article bien intéressant ! J’ai aussi lus quelques autres de vos post récemment. Notamment sur l’analyse de Skyfall bien intéressant (je ne m’étais pas rendu compte de ça dans le film !) et de votre critique du libre Tremblez, mais osez.

    J’ai justement le livre en question, mais je ne l’ai pas encore lus ! Je ne le lirais pas, car il semble vraiment mauvais, outch.

    Comptez-vous faire d’autre critiques de livre de psychologie populaire ? Ceux de Christophe André sont très intéressant.

    Enfin, le concept de croyance limitante dont vous parler ici ressemble beaucoup à ce que l’on appelle les « prophéties auto-actualisantés, auto-réalisées » dont j’avais entendu parlé.

    Au plaisir,
    Francis.

    • Hervé Petit 28 février 2013

      Mon analyse de « tremblez mais osez » n’engage que moi ; rien ne dit que vous n’y trouverez rien qui vous plaise ou vous serve pour votre part. Faites-vous votre propre opinion.
      Certains ouvrages de Christophe André sont d’une très bonne qualité, notamment les vieux, parce qu’ils allient une accessibilité à une réelle compétence scientifique, ce qui n’est en général pas le cas dans la psychologie populaire. Je trouve cependant que son contrat contraignant avec Odile Jacob l’obligeant à un ouvrage par an, en plus de son poste à Sainte-Anne, le conduit à mettre désormais sur le marché des bouquins prétextes et marketing un brin gnagnan qui n’ont plus beaucoup d’intérêt.
      Concernant le concept de croyance limitante, c’est effectivement la même chose que les prophéties autoréalisantes (que j’exemplifie dans mon article sur Harry Potter par exemple).

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